La rue des fourmis


Il fut une époque où le bon sens populaire dotait les rues de notre bonne ville de noms pour le moins imagés, rappelant l’origine, l’activité ou la destination des dites voies.

Ainsi les Limougeauds, pendant des siècles, s’arrêtèrent rue du Cheval-Blanc à l’auberge du même nom (1), et prennent toujours la « douloureuse » rue Monte -à - Regret », suite logique de la sinistre rue des Prisons.

Partant de la Place de la Motte, ils empruntaient la rue des Fossés, prolongés par les rues Croix - Neuve et Neuve - de - Paris, jusqu'à la place Dauphine, puis, montant la route de Paris (2) ils ne tardaient pas à rencontrer «  l’hyménoptère » rue des Fourmis, Aigueperse de nos jours, du nom du ruisseau dont la source se trouve au voisinage du parc des Tuilières .


D’aucuns pourraient dire :  quel intérêt présente cette bien modeste voie par rapport à ses trépidantes voisines, Chénieux et Garibaldi ? Et pourtant......


Dans le courant de l’année 1837 - qui vit apparaître le germe de l’avenue du Crucifix, future Garibaldi -, un propriétaire de terrains, compris entre le chemin du Crucifix et la route de Paris ( F.Chénieux), ouvrit une « route » de 6,60 mètres de large, qu’il borda de parcelles de faible superficie. Cette opération comme beaucoup d’autres à cette époque, il est vrai, se fit sans autorisation municipale.


Cette illégalité n’arrêta pas cependant les acheteurs, car en peu de temps s’élevèrent de petites maisons économiquement construites, servant d’asile à une population ouvrière en raison de la proximité de fabriques importantes.

Le premier recensement prenant en compte le rue dite des Fourmis, en 1851, est éloquent quant à son occupation et sa composition sociale.

- 26 maisons occupées dans leur totalité, regroupent 53 ménages pour 217 habitants.

- 116 sont actifs, pour 61 enfants en dessous de 12 ans ( 23 garçons et 38 filles ).

- Tous les enfants à partir de 12 ans travaillent, et parfois même à un âge plus tendre.

- L’industrie porcelainière emploie une cinquantaine de personnes. (3)

- Deux familles de tisserands en occupent 9,

- 17 journaliers louent leurs services.

- Les travaux propres à la couture , couturières, brodeuses, retoucheuses, tailleuses sont le lot de douze femmes.

On trouve aussi des casseurs de bois, un boulanger, un cafetier, deux casquetières, un chiffonnier, deux claqueuses (4) , quatre cordonniers ( ouvriers en chaussure, dont deux élèves ), une couturière de livres âgée de 13 ans, un marchand de bois, un charpentier, deux maçons, un menuisier, un peintre en voitures, un plafonnier, un sabotier et un postillon. Ce dernier est certainement employé à la Poste aux Chevaux de la route de Paris, cet établissement ayant accès rue Aigueperse. ( 5)


Dix ans plus tard, 29 maisons regrouperont 390 habitants, sans modification significative de la composition sociale, si l’on excepte un instituteur et surtout...une rentière.

Par comparaison, la route de paris autrement plus importante, ne comporte en 1851 que 34 maisons pour une population de 401 habitants, et la rue Prépapaud, comparable en étendue, 15 maisons pour 166 habitants. (6)


Depuis l’hiver 1844-1845, le percement de l’avenue du Crucifix ( Garibaldi ) est effectif.

Les conséquences sur les artères périphériques ne furent pas négligeables, et les habitants de la rue des Fourmis / Aigueperse - le recensement de 1851 fait apparaître les deux noms – « en apprécièrent les multiples désagréments » qui s’ajoutèrent aux conditions de vie déjà bien difficiles. En effet, la rue n’est ni pavée, ni macadamisée, car l’administration municipale s’appuyant sur l’illégalité de sa percée, refuse de la classer comme rue de la ville malgré les nombreuses pétitions des habitants.

Une « énième » sollicitation, datée du 7 septembre 1861, retient cependant l’attention des édiles, et en février 1862 ils envoient sur les lieux un de leurs représentants, Mr Lesage. Le rapport de ce dernier se passe de tout commentaire ! : «  …Nous avons pu constater que la rue tout entière est couverte d’une boue noire et profonde, répandant même à cette époque une odeur détestable. En été ce doit être bien pis encore. Il y a donc là un foyer d’infection qu’il faut faire disparaître dans l’intérêt des habitants de cette rue, mais encore dans l’intérêt de la salubrité de tout le quartier... ».

Pourtant nous nous risquons à penser que le motif du classement se révéla surtout d’ordre économique, l’hygiène publique n’ayant pas encore à cette époque, la priorité qu’elle aurait dû avoir.

Cette modeste voie est devenue en fait, «  stratégiquement » très importante, car sillonnée en permanence par les charrettes de bois venant du port du Naveix, pour l’approvisionnement des fabriques de porcelaine de la rue des Augustins ( Jules Noriac ), de la rue de la Fonderie et du faubourg Montjovis.

Elle se présente comme un véritable cordon ombilical, évitant aux lourds charrois de pénibles trajets. En effet le nouvel itinéraire - port du Naveix - avenue des Bénédictins - place de Tourny (Jourdan) - avenue du Crucifix (Garibaldi) - rue Aigueperse - route de Paris (F. Chénieux), rue de la Fonderie - faubourg Monjovis, permet d’éviter les fortes rampes de l’avenue de Juillet (Libération) et de la route de Paris à partir de la place Dauphine (Denis Dussoubs).

Le projet de classement est adopté, mais il est bien précisé «  de façon exceptionnelle » , les habitants participant à la dépense pour 750 francs sur un total de 2500 francs. Avant le commencement des travaux il est demandé aux riverains de céder le sol de la rue. Tout est prêt le 18 mars 1863.

La rue, on s’en doute, présentait un aspect chaotique. Pour assurer l’écoulement des eaux pluviales, l’agent voyer avait prévu d’abaisser la voie afin de lui donner une pente adoucie en direction de l’avenue du Crucifix. Mais pour parvenir à ce résultat, il eut fallu sur certains endroits un déchaussement de plus d’un mètre, dégageant ainsi les fondations peu profondes de la plupart des maisons, ce qui n’était guère concevable. On se contenta alors de raboter une bosse formée vers le milieu de la rue.

La chaussée macadamisée fut bordée de chaque côté par des caniveaux de 1,50 mères de large, en pavés de blocage.

En octobre 1860, les habitants pétitionnèrent auprès du ministre de l’Intérieur, pour, après avoir rappelé leurs pénibles conditions d’existence passées, demander le changement de nom de leur rue : « ...nous avons l’honneur de vous exposer que depuis vingt ans, nous avons habité une rue ou plutôt un cloaque infect, où aurait succombé mille fois les nombreux ouvriers qui sont forcés de l’habiter à cause de la proximité de leur travail, si la providence n’eut pas prêté son miraculeux concours...la reconnaissance nous impose de devoir faire disparaître le nom de « rue Aigueperse » qui ne rappelle que des souvenirs dégoûtants, et de le remplacer par le nom de « rue Péconnet » (7)

Les années passent… La rue Aigueperse aura la chance de connaître au lieu du crissement des lourds chariots, l’harmonie des voix enfantines déchiffrant l’alphabet, ou scandant les tables de multiplication. En effet, après les vacances de Pâques 1880, une école provisoire de filles était ouverte au n°12, dans la maison de Monsieur Lafarge, afin de répondre à la décision d’installation d’un établissement scolaire dans le quartier de la Société Immobilière. Le provisoire dura…15 ans, car l’école de garçons de la rue de Châteauroux n’ouvrira ses portes qu’à la rentrée d’octobre 1894, et encore les travaux n’étaient pas achevés au 26 du mois.

L’école d’Aigueperse joua pleinement son rôle, car des habitants du quartier Garibaldi se souviennent encore de « l’école des Fourmiliers » (8)


Les Fourmiliers… Ceci nous ramène à notre interrogation primitive, à savoir quelle est l’origine de l’appellation « rue des Fourmis » ou « du Fourmilier », qui s’est maintenue dans les esprits depuis plus de 150 ans ?

- une première hypothèse voulait voir dans cette dénomination, la présence des fours de la fabrique de porcelaine Théodore Haviland, « four » ayant donné « fourmi ». Elle est à écarter sans contestation, l’installation des bâtiments étant postérieure à l’ouverture et à la désignation de la rue.

- La seconde, plus réaliste, privilégie l’image d’une rue à très forte population, avec une circulation intense, en fait une vraie fourmilière. (9)

En ce début de XXI° siècle, la petite rue des Fourmis, semble bien loin. Bien loin sa boue, sa poussière et les cris des charretiers.

Celle d’Aigueperse connaîtra au cours des décennies de nombreux avatars, mais sa structure générale, cependant n’en fut guère modifiée. Plusieurs maisons du XIX° siècle, côté François Chénieux témoignent encore de cette époque.

Hasardez vos pas rue Aigueperse… Les fourmis ont disparu, mais avec un peu d’imagination ...

Notes :

  1. Cette rue qui disparut lors de l’incendie du quartier des Arènes dans la nuit du 15 au 16 août 1864 tenait son nom de l’auberge. Elle se situait entre les rues Saut-de Bœuf et d’Aguesseau, cette dernière ayant été ouverte après l’incendie. La rue Saut-de Bœuf est un vestige médiéval du quartier.

  1. Rue Adrien Dubouché , place Denis-Dussoubs, rue François Chénieux.

  1. Trois élèves peintres sur porcelaine, deux garnisseuses, sept mouleuses, une polisseuse ( 14 ans), seize porcelainiers, quatre tourne-roue de 10, 12, 13 et 14 ans. Ces enfants actionnaient les roues d’entraînement des meules à porcelaine dans des conditions de travail extrêmement dures.

A cette époque 90% des décès des polisseurs et useurs de grain sont dus à la phtisie provoquée par la poussière.

  1. Métier de la cordonnerie : la claque est la partie de la chaussure fixée à la semelle et qui entoure le pied.

  1. En 1873, les relais disparaissent officiellement. La poste aux chevaux de la route de Paris doit vraisemblablement être une des dernières en activité sur le département.

  1. En 1861, la route de Paris compte 40 maisons pour 703 habitants.

  1. Othon Péconnet était maire depuis le 14 août 1862.


  1. A Limoges, en 1854, 58% des garçons et 61% des filles sont scolarisés, mais l’enseignement ne suivra pas l’accroissement de la population.

En 1876, 5000 enfants sont scolarisés, mais 3000 refusés faute de place.

  1. Cette hypothèse est confirmée par M. Antoine Perrier dans le bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, tome 84, page 244 :  «  On a appelé autrefois le Fourmilier, le quartier de la rue d’Aigueperse, en raison de son fort peuplement ».

Sources principales :

- Histoire de Limoges - de Jean Levet- éd. Dessagne.

 

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