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Quand Limoges brûlait
Depuis plusieurs mois, le feu est la star diabolique qui fait la une de nos quotidiens de l’été. A ce jour, le prix en vies humaines de ces incendies, accidentels ou criminels est très lourd, sans parler des sites dévastés. La négligence et l’indifférence font que des êtres humains vivent dans des locaux qui s’avèrent être des pièges mortels, des bûchers potentiels. L’histoire bégaye, dit-on… Depuis le commencement des temps, le feu à l’instar des langues d’Esope, fut la meilleure et la pire des choses. Objet de culte, chez de nombreux peuples, le feu qui réchauffait et protégeait les hommes se muait par la volonté de ces derniers en instrument de destruction. Limoges, des invasions du 3ème siècle aux guerres de religion, connut bien des punitions par le feu qui s’ajoutaient aux très nombreux incendies accidentels. Jusqu’à la fin du 18ème siècle, les Limougeauds, faute d’un service public de secours, se trouvaient dans un grand dénuement face à ce fléau. Dès l’appel du tocsin tous les citoyens étaient invités à prêter secours. Les habitants dont la demeure se trouvait à proximité du sinistre étendaient des linges mouillés sur la façade et la toiture de leurs maisons, lançaient des seaux d’eau sur ces linges qui éteignaient les étincelles au fur et à mesure de leur chute. Jusqu’au sinistre majeur du 15 août 1864, les maisons étaient presque toutes bâties en bois et torchis, les incendies prenaient alors des proportions considérables, réduisant en cendres des rues entières.
Note : par arrêté municipal en date du 30 octobre 1864, le Maire de Limoges, Othon Péconnet, ordonne qu’à l’avenir « toute maison, construction quelconque, habitation, édifiée dans la commune de Limoges, devra avoir au moins la façade principale et les deux murs séparatifs des maisons voisines, construits en pierres ou autres matériaux faisant obstacle à la communication de l’incendie… »
La catastrophe du 6 septembre 1790, qui détruisit totalement le quartier des Pousses – actuellement rue et place Haute-Vienne ; rues des Ursulines, Banc-Lèger ; de la Loi ; des Grandes Pousses ; des Petites Pousses -, provoqua l’institution du Corps des Sapeurs Pompiers de Limoges (vote municipal du 27 décembre 1793) Le 28 juin 1797, un premier règlement fut adopté par le municipalité, l’effectif porté à 20 hommes soldés et 10 surnuméraires ( des non-titulaires ). Par décret impérial du 23 août 1808, Napoléon lui donna la sanction légale. Bien que désormais, affaire de spécialistes, les Limougeauds prêtaient toujours main-forte aux sapeurs, le matériel de l’époque nécessitant une main d’œuvre bien supérieure à l’effectif de la compagnie.
Note : La manœuvre efficace d’une pompe nécessitait 8 hommes. Une bâche contenait environ 184 litres d’eau et se vidait en 38 secondes. Une bonne pompe atteignait une élévation d’une trentaine de mètres avec un orifice de 15 millimètres.
Les Archives municipales de Limoges ont en dépôt plusieurs centaines de lettres issues du mouvement de solidarité nationale, suite à l’incendie du 15 août 1864. De cette correspondance majoritairement de soutien, émergent quelques réclamations de personnes qui essayent – parfois à juste titre - de tirer profit de cette générosité. Nous avons extrait une lettre qui illustre parfaitement, sur une trentaine d’années, le rôle d’un homme « ordinaire », aux côtés des Sapeurs Pompiers, ces derniers nous le verrons, payant très souvent le prix de la douleur. Dans un premier temps nous présenterons la lettre, puis en assurerons le commentaire en apportant les renseignements complémentaires, dans la mesure où nous les avons découverts, confirmant les sinistres évoqués.
Limoges, le 4 novembre 1864
Monsieur le Maire,
Permettez moi de vous écrire cette lettre pour vous dire la triste position dans laquelle je me trouve depuis de longues années ; je suis toujours souffrant et ces souffrances ont été occasionnées par les seaux que j’ai porté aux incendies. Le premier, dans lequel je me suis trouvé était celui de la rue Poulaillère, anciennement chez les Suisses ; ils étaient pâtissiers, c’était environ l’an 1834. (1) Le deuxième, était au Pont Saint-martial, chez monsieur Bellile, fabricant de flanelle ; nous étions obligés de rompre le glas (sic) pour avoir l’eau ; nous eûmes beaucoup de peine avant d’avoir été maîtres du feu. (2) Le troisième, était dans la rue de la Cité, chez monsieur Lacotte, nous eûmes beaucoup de peine pour trouver de l’eau ; nous fûmes obligé d’en puiser dans tous les puits et réservoirs, partout où nous avons pu en avoir. (3) Le quatrième, était chez monsieur Tarnaud, boulanger au pont Saint-Martial, c’était dans la rigueur de l’hiver, j’étais dans l’eau jusqu’à mi-jambes. (4) Le cinquième, était chez monsieur Pommerade, avenue de l’Abattoir. (5) Le sixième, était au bas de la rue des Petites Maisons, chez un autre boulanger (6) Le septième, était chez monsieur Pagnon, faubourg des Arènes. (7) Le huitième, était chez monsieur Despages, place des Bancs. D’abord que je sus que le feu y était je m’y porta dans les premiers. Cet incendie fut peu de choses, et comme j’allai avertir les pompiers à la course, je tomba sur le glas, je me foula le poignet, ce qui m’empêcha de travailler quelque temps. (8) Le neuvième a été celui du 15 août, j’y fus de grand matin. J’aurai bien voulu y aller plus tôt, mais comme ma femme était très fatiguée, je fus obligé d’attendre qu’elle fut un peu mieux avant de pouvoir y aller. Lorsque j’y fus, je fis tout ce qui dépendit de moi pour aider. Je fis premièrement la chaîne, après je me mis à la pompe, où il aurait fallu être cinq nous n’étions que trois, j’étais tout à la nage. Lorsque je quitta pour aller déjeuner, il était onze heures. Depuis ce moment ça m’a réveillé des douleurs de rhumatisme dans tout le corps. C’est principalement dans les bras, ce qui me met presque dans l’impossibilité de travailler. (9) C’est bien malheureux pour moi qui ne suis pas très avancé en âge, de ne pas pourvoir aux besoins de ma famille, car pour le peu que je gagne il ne m’est pas permis de dire que je travaille. Veuillez, Monsieur le Maire, avoir égard à ma triste position.
Pantaléon Euphrate. (10)
Commentaires :
Le 14 septembre 1834, à 4h30 du soir, un violent incendie se manifesta dans la maison de MM. Célérier, Jolin et Judet, rue Manigne. La compagnie s’y rendit avec cinq pompes et douze tonneaux. Le feu fut attaqué sur trois points de manière à le concentrer dans son foyer et préserver le magasin d’eau de vie de monsieur Judet et les huiles et essences de monsieur Gaston qui se trouvaient contigües au foyer. Le capitaine commandant Fournier fut blessé à la tête.
Note : La rue des Suisses fut longtemps une partie de la rue du Verdurier et ce n’est qu’à partir de la fin du 18ème siècle qu’on prit l’habitude de la désigner ainsi, car des pâtissiers d’origine helvétique y tenaient commerce. Jusqu’en 1844, les répertoires signalent dans la rue des Suisses la pâtisserie de la veuve Jaulain (ou Jolin) citée par M. Louis Bonnaud dans le bulletin de la Société Archéologique et historique du Limousin n°CVI page 194-196. La rue Jean Jaurès recouvre de nos jours les rues en question.
Le 21 décembre 1835, un incendie éclata par un froid très intense, dans la fabrique de flanelle de monsieur Emile Gay-Bellile, rue du Pont Saint-Martial. Deux cent quatre-vingt dix mètres de bâtiments étaient atteints lorsque la Compagnie arriva sur les lieux. Cinq pompes furent mises en manœuvre. Le feu fut circonscrit dans son foyer et de ce fait les habitations voisines préservées. Le sapeur Moulinard eut la jambe brûlée en tombant dans une chaudière dont l’eau était en ébullition. Les sapeurs Pichois et Mathieu furent contusionnés par la chute de poutres de la toiture. Les dégâts furent évalués à 30.000 francs.
Le 8 août 1837, un terrible incendie se déclara dans la maison de monsieur Landinat, fabricant de vinaigre, rue de la Cité. Bien que le nom de la victime soit différent, nous pensons qu’il s’agit du même sinistre. L’incendie occupait un espace de 300 m2, neuf pompes furent mises en manœuvre et à 5h30 du matin, lorsque tout semblait éteint, le feu parut de nouveau entre une cuve de vinaigre et le magasin. C’est alors que l’écroulement d’une souche de cheminée enseveli sous les décombres brûlants le sergent Lespinet qui eut une jambe cassée et le corps brûlé en de nombreux endroits. Plusieurs autres pompiers furent aussi plus ou moins grièvement blessés.
(4) et (5) Nous n’avons trouvé aucun renseignement concernant ces deux sinistres, permettant d’en compléter le récit.
Le 21 juin 1849, un incendie éclata chez MM. Fayette et Renon, boulangers, rue des Petites Maisons. Trois pompes furent mises en manœuvre. Le capitaine Tarnaud qui dirigeait l’attaque reçut une légère blessure, le lieutenant Berthout fut assommé par une poutre embrassée. Une partie de la toiture tombait sur le caporal Nouger, au moment où celui-ci escaladait une croisée ; il eut un bras cassé.
Le 18 juillet 1850, un incendie poussé par un vent violent éclata chez le sieur Pagnon, boulanger faubourg des Arènes (rue des Arènes actuelle) et fit des progrès si rapide
Le 21 décembre 1852, un violent incendie éclata chez monsieur Despages, fabricant de coton, place des Bancs. La maison incendiée était contiguë d’une part à celle d’un mercier, de l’autre à celle d’un épicier, et l’arrière façade se trouvait séparée du quartier de la Boucherie par une rue de 1,70 mètres de largeur. Cinq pompes fonctionnaient sans interruption ; elles parvinrent en moins de deux heures à maîtriser le feu qui menaçait tout le quartier
Une prochaine chronique aura pour thème la relation de cette catastrophe au travers de la presse de l’époque.
Les recherches entreprises pour retrouver l’état civil de Pantaléon Euphrate ont été vaines à ce jour. Cependant, une annotation au crayon sur le haut de la lettre « 50 francs à remettre à Mr le Curé de St Michel » laisse à penser qu’il habitait sur le territoire de cette paroisse.
Sources principales et Bibliographie:
- Archives municipales cote I 1 128. - Bibliothèque municipale cote MS 187, Guide du sapeur-pompier de la ville de Limoges par l’adjudant-chef Auguste Debord (1874)
La lecture de l’ouvrage du regretté Jean-Louis DEVOYON« Naissance des Pompiers de Limoges » paru en 1999, « Association Renaissance du Vieux Limoges » 177 pages, grâce à de nombreux documents, apporte de précieux renseignement sur la lutte contre le feu de l’Antiquité au début du 19ème siècle.
Date de création : 01/05/2007 - 15:08
Dernière modification : 18/09/2007 - 19:22
Catégorie : Articles
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