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Faisant suite à la relation de l’incendie quasiment en direct par les articles de presse des mois d’août et septembre 1864, il nous a paru intéressant de vous gratifier d’une vue de l’événement plus littéraire et« avec le recul ». Henri Ducourtieux - ( 2 avril 1819 – 27 juillet 1865)- ,imprimeur, journaliste et historien , fondateur de l’Almanach Limousin en a fait le récit avec toute la verve qui le caractérisait pour l’édition 1865, peu de temps avant sa mort. Il n’y a point à mon sens de redondances, mais plutôt des compléments, des précisions,et surtout le style d’un journaliste qui nous emporte dans le tourbillon des flammes.
Relation littéraire de l’incendie extraite de l’Almanach Limousin année 1865. Par Henri Ducourtieux, rédacteur de l’almanach.
L’intensité et la persistance des chaleurs de juillet avaient amené une sècheresse telle que, le mercredi 10 août, le clergé de Saint-Michel crut devoir ouvrir une neuvaine devant la chapelle où reposent les restes mortels de saint Martial, afin d’obtenir, par l’intercession du patron de notre pays, la cessation d’un temps aussi calamiteux. Ce sont là de pieuses traditions, étayées de nombreux miracles, et qui témoignent de la foi robuste de nos pères. (1) Le jour de la cérémonie d’ouverture il tomba quelques gouttes d’eau, bientôt suivies d’un vent nord-d’est qui se soutint avec des alternatives de force et de faiblesse jusqu’au 15 août inclusivement. Ce jour-là et pendant la revue d’honneur passée le matin, le vent soulevait encore des tourbillons de poussière qui aveuglaient les spectateurs. Le reste de la journée fut néanmoins assez calme, et lorsque vint la nuit on ne sentait plus qu’une petite brise est-nord-est tendant à tomber tout à fait. Le feu d’artifice, qui couronne, qui couronne habituellement la fête de l’Empereur, devait être tiré au Champ-de-Juillet à 8 heures et demie ; de tous côtés une foule joyeuse et empressée se dirigeait vers cette promenade. Monsieur Cance, chapelier, 7 rue des Arènes, se disposait à en faire autant, et pressait sa femme pour n’être point en retard. Celle-ci éteint son flambeau avec les doigts, jette le lumignon au hasard, rejoint son mari qui l’attendait sur le seuil, et tous deux prennent le chemin du Champ-de-Juillet.Les premières fusées venaient de décrire leur parabole lumineuse, lorsque monsieur Cance, qui s’était arrêté au bureau de tabac de l’avenue de Juillet, est reconnu par madame Durousseau, qui le cherchait : « Revenez sur vos pas, lui dit cette dame, un malheur vient d’arriver chez vous ! » Cliquez sur l'image afin de l'agrandir | Emplacement des principales maisons citées dans le texte. |
| En effet, les voisins avaient aperçu une épaisse fumée s’échapper du magasin de chapellerie et chacun s’était hâté de donner l’éveil, qui à la caserne des pompiers, qui aux différents postes de voisinage. De l’avis de tous, quelques seaux d’eau eussent alors suffi pour étouffer le feu ; mais sans attendre l’arrivée des pompes, on enfonce les portes, et aussitôt, semblable au lion qui va saisir sa proie, la flamme bondit, s’élance, envahit la cage de l’escalier, gagne la toiture, mêlant ainsi ses sinistres reflets aux acclamations qui saluaient le bouquet du feu d’artifice. (1bis) Le troisième étage de la maison Cance avait pour locataire madame Montastier. Cette dame, infirme et d’un âge avancé, était menacée d’une mort horrible : le sieur Briquet, suivi d’un brigadier de dragons, vole à son secours ; au moyen d’une trouée pratiquée dans la maison n°9, ils pénètrent dans la chambre, enlèvent madame Montastier, et vont la déposer au n°16, d’où elle fut plus tard, chassée de maison en maison jusqu’au Palais de Justice. L’île Montaigut (2), où le feu venait d’éclater, formait un pâté de vieilles cages de bois, datant pour la plupart du 17ème siècle, et dont la charpente était arrivée à un état de vétusté, de dessiccation tels que la moindre étincelle pouvait y causer un embrasement général. L’eau manquait ; hélas ! oui, l’eau manquait ; le vent soufflait ; ajoutons à cela la fête, avec ses entraînements inévitables, et qu’on nous dise si jamais sinistre avait pris un aspect plus menaçant. Avec une rapidité presque électrique, les flammes qui dévorent la maison n° 7, attaquent à gauche les maisons n° 9, 11 et 13 ; à droite, mais plus lentement, le n° 5 ; par derrière, elles se frayent une issue rue du Cheval-Blanc, tandis qu’en face et par le rayonnement, elles menacent le pâté de maisons rue des Arènes, connu sous le nom d’Île Raynaud. Vers 10 heures, la façade toute entière de la maison n° 11 s’abat avec fracas, encombrant la rue de ses débris enflammés. Presque aussitôt l’île Raynaud est envahie, la ruelle du Chaperon franchie, et, bien que le côté droit de la rue des Arènes ne soit point sous le vent, on commence à trembler pour sa conservation. Essayons-nous de peindre la consternation, le désespoir de toute une population surprise ainsi par le feu, de raconter les scènes émouvantes dont nous avons été le témoin… Il est de ces choses qu’on voit, qui ébranlent fortement, mais qu’il faut renoncer à écrire. L’armurier Geanty, qui occupait le n° 33 et dernier de la rue Haut-Lansecot, avait environ 160 kilos de poudre dans sa maison. Il ne croyait point au danger ; mais pourtant, et sur l’ordre de M. le maire, il descendit sa poudre à la cave. Moins d’une heure et demie après le feu avait sauté du n° 5 aux n° 3 et 1 de la rue des Arènes, et les flammes attaquaient par les deux bouts la rue Neuve-du-Cheval-Blanc. Vite il fallut déménager la poudre. Monsieur Lesage , adjoint au maire, et monsieur Bailloeuil, lieutenant au 11ème dragons, dirigèrent ce dangereux sauvetage avec autant de bonheur que de sang-froid. Une demi-heure plus tard on entendait deux petites détonations, parties de la maison Geanty qui brûlait. De minuit à trois heures, le théâtre de l’incendie présentait un coup d’œil tout à la fois splendide et navrant : sur une immense surface, décuplée par l’irradiation de la lumière, soixante, quatre-vingt maisons brûlaient en même temps ! Les flammes s’échappaient en crépitant de cette vaste fournaise avec une vigueur irrésistible qui semblaient défier toute résistance. Une pluie de feu, épaisse comme la neige un jour d’hiver, jaillissait sans relâche du cratère et couvrait le boulevard, les maisons et les jardins voisins d’étincelles, de charbons ardents (3).De la foule, on n’entendait aucun de ces cris qui d’ordinaire trahissent sa présence : chacun suivait, l’œil fixe, le cœur oppressé, la marche victorieuse du terrible élément. Le ciel, par un singulier contraste, était pur et scintillant ; la lune, qui planait au zénith, mêlait ses pâles clartés aux fauves lueurs des flammes échevelées. En haut, le calme et la sérénité précurseurs d’un beau jour ; en bas, la tempête, la destruction, le chaos ! Dés le début, les autorités civiles et militaires sans exception étaient accourues, organisant les secours, veillant avec sollicitude à la sécurité de tous. En présence du progrès des flammes, elles se mirent en permanence au palais de justice, et prirent entre autres, deux mesures qui témoignent, et de la grandeur du péril et de la faiblesse de nos ressources : 1° Faire appel aux pompiers de Périgueux, Châteauroux, etc. ; 2° Mettre en réquisition les camions du roulage pour établir un va-et-vient de la Vienne au quartier en feu. C’est incontestablement à ces deux mesures, exécutées sans retard, qu’on doit de n’avoir point de plus gardes pertes à déplorer. La maison n° 13 de la rue des Arènes n’avait pas tardé en s’affaissant, à communiquer la flamme au n° 18 qui lui faisait face. Il n’y eut plus dès lors qu’à fuir devant le fléau ; la rue tout entière, ses tenants et aboutissants, de la rue Monte-à-Regret au boulevard Sainte-Catherine, de la place des Fossés à la rue du Petit-Paris, étaient perdus sans espoir. A cinq heures le feu abordait victorieusement la place d’Aine, et dévorait d’un seul effort un côté de cette vaste place. | Cliquez sur l'image afin de l'agrandir | ( d’après un document en dépôt aux Archives départementales de la Hte Vienne.) On distingue au milieu de la photo, le bâtiment deshalles Dupuytren ( édifié en 1852 ) qui n’a pas été touché par l’incendie. Cependant, lors de la reconstruction,ces hallesseront déplacées face au nouveau quartier, où elles resteront jusqu’en août 1887. Démolies à cette date pour laisser place aux Grandes Halles, elles seront partiellement reconstruites place du Crucifix ( Place Carnot ) en mai 1889.
La maison Beaubrun, liquoriste, 20 rue des Arènes, avait un chai, des caves remplies de spiritueux, dont l’entrée et la sortie se faisait habituellement par une cour donnant place d’Aine. Un moment il fut question de défoncer les foudres et de laisser couler le dangereux liquide. Si ce projet eût été exécuté, l’incendie aurait pris d’incalculables proportions, la pente naturelle étant du côté de la rue embrasée. Déjà le chai aux cognacs avait disparu avec la maison d’habitation. Un bataillon de travailleurs fut dirigé par monsieur le maire sir ce point, et enmoins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, les futailles, les énormes foudres, roulés jusqu’au boulevard de la Poste-aux-Chevaux, furent mis à l’abri du danger. Il était temps ! Quatre foudres, trop lourds à déplacer, furent abandonnés aux flammes, qui profitèrent de ce point d’appui pour s’élancer sur la rue Monte-à-Regret. La maison Despouges, attaquée en flanc des deux côtés, marqua sur ce point la dernière étape de l’incendie. Au midi, et après avoir franchi tous les obstacles, les flammes coupant en diagonale la place de la Motte, les rues Haut-Lansecot, du Cheval-Blanc, Saut-de-Bœuf et boulevard Sainte-Catherine, marchaient sur la Boucherie. En général mes maisons s’enflammaient par les combles : ceux-ci en tombant communiquaient le feu aux planchers, aux pans de bois vermoulus ; quelques minutes plus tard la charpente se détachait tout d’une pièce, les étages s’abattaient les uns sur les autres, un nuage de poussière et de fumée s’élevait jusqu’au ciel, et tout était fini. C’est ainsi que fut attaquée la belle maison Gandois, au 26 du boulevard Sainte-Catherine, et c’est ainsi qu’en moins de deux heures il n’en resta debout que la carcasse vide et ébranlée. A cet endroit, qui n’a pas moins de 20 mètres de largeur, monsieur Fayette père fit placer deux pompes ; ancien capitaine des pompiers, il savait par expérience à quels dangers le rayonnement exposait les constructions situées vis-à-vis du feu. Ses deux pompes, bien approvisionnées et manœuvrées vaillamment arrosèrent sans relâche les façades n° 25, 23, 21, 19, 17, 15 et 13 ; dix fois le feu essaya de s’y cramponner, dix fois il fut délogé, forcé de se replier sur lui-même. C’est à monsieur Fayette, nous ne craignons pas de le dire, à son initiative et à son énergie, qu’on doit la conservation de cette partie de la ville. La maison occupée par monsieur Ménissier, à l’angle des places de la Motte et des Fossés, était remplie du plus riche assortiment de porcelaines qui fût à Limoges, véritable musée où la céramique de la France entière était représentée par ses plus gracieux échantillons.Essayer de déménager des objets aussi fragiles eût été inutile : d’avance ils étaient voués à la destruction ; personne n’y toucha. La flamme, comme un voleur prudent, pénétra par le faîtage dans ce sanctuaire de l’industrie ; d’étage en étage elle arriva jusqu’aux magasins. Nous l’avons vu attaquant les boiseries, forçant les serrures, vidant furtivement les placards ; lorsqu’elle eut détaché tous les chevrons, calciné murs et cheminées, elle secoua cette masse de débris, et, d’un seul coup, écrasa, broya pour 30.000 francs d’objets d’art. Le jour arriva presque sans transition dans le quartier incendié ; la panique avait gagné de proche en proche, et de tous côtés chacun fuyait an emportant ses effets les plus précieux.La place d’Aine, le Palais de justice, la place d’Orsay, l’église et le parvis de Saint-Michel étaient encombrés d’objets mobiliers, de paquets de hardes sur lesquels bivouaquaient des femmes, des enfants dont les traits abattus disaient les poignantes émotions de la nuit. Avec le retour du jour, la confiance commença à rentrer dans les cœurs. Le service des camions, auquel monsieur le procureur impérial avait su communiquer une impulsion vigoureuse, apportait sans relâche l’eau de la Vienne sur tous les points menacés. Nos pompiers, jusqu’alors tenus en échec, débordés, réduits même à une inaction cent plus pénible que la lutte, allaient reprendre l’offensive : le lieutenant Berthoud attendait le feu rue du Cheval-Blanc au numéro 7 ; du côté des numéros pairs, la marche de l’incendie était heureusement coupées par un gros mur et l’espace resté vide depuis la nuit du 7 mai 1861 (4); place de la Motte, le lieutenant Garaud s’était posté solidement en face de la maison Petit ; place des Fossés et rue Monte-à-Regret, le capitaine Régnaud et l’adjudant Debord défendaient pied à pied la maison De Voyon (5) déjà entamée, et dont la perte eût peut-être entraîné celle de tout le quartier qu’elle commandait (6) ;au carrefour Lansecot cinquante charpentiers, la hache à la main, coupaient, arrachaient en toute hâte la maison Dussout. Il était sept heures environ, et le vent dont on avait craint le réveil avec le retour du jour, s’était tout à fait calmé. A ce moment arrivèrent les pompiers de Périgueux, commandés par monsieur le capitaine Lagrange. Sans perdre une minute, ces intrépides auxiliaires prirent position autour de la maison De Voyon, tandis qu’une section de leur compagnie attaquait le n° 4 de la rue Saut-de-Bœuf. Pendant qu’ils prêtaient à nos pompiers, exténués par dix heures de fatigues surhumaines un concours matériel et moral dont tout le monde a pu apprécier les effets, les pompiers de Châteauroux, sous les ordres de monsieur le capitaine en second Damourette, entraient en ligne à leur tour, et arrêtaient net les flammes qui dévoraient la grande maison n°22 boulevard Sainte-Catherine. De huit à dix heures, grâce à l’élan fébrile qui avait succédé à l’inertie forcée de la nuit, grâce aussi à la possibilité d’attaquer le sinistre sur la lisière de son foyer, on était à peu près maître du feu sur toute la ligne. Mais cent neuf maisons avaient disparu du sol ; mais deux mille habitants étaient ruinés, sans asile ! On a évalué la perte matérielle à trois ou quatre millions ; ce que personne n’a dit, c’est la douleur intime de ces familles, chassées violemment du sanctuaire béni dans lequel s’abritaient les joies et les peines de la vie. Il est telle maison, évaluée huit ou dix mille francs, que son propriétaire n’eût cédée à aucun prix ; ne résumait-elle pas pour lui cette religion du foyer qui va du fauteuil du grand-père au berceau dans lequel sourit le dernier-né ?… Les compagnies d’assurances n’ont pas de capital en réserve pour payer ces choses-là ! Ici se place naturellement l’un des épisodes les plus émouvants du drame que nous avons essayé de raconter. A huit heures, quand le danger immédiat fut à peu près écarté, Monseigneur l’évêque, entouré de son clergé et suivi par un grand nombre de femmes, sortait de Saint-Michel, portant comme au Moyen-Age, les restes mortels de saint Martial et de saint Aurélien autour du quartier incendié. La procession, qui empruntait aux circonstances un caractère touchant de tristesse et d’humilité, suivit la rue Ferrerie, la place des Bancs, la rue Vigne-de-Fer, celles des Quatre-Chemins et des Clairettes, traversa la place d’Aine, descendit la rue Turgot et rentra à l’église par la rue Basse-Croix-Neuve et le Portail Imbert. Partout sur son passage les hommes se découvraient avec respect, les femmes s’agenouillaient et courbaient la tête. Cette manifestation, qui a excité la verve caustique de quelques journalistes parisiens, eût été appréciée, nous en sommes convaincu, par eux avec plus de réserve si comme nous ils avaient pu voir, pendant cette nuit d’angoisses, le clergé de Limoges tout entier, confondu dans la foule, travaillant aux pompes, traînant les tonneaux, montrant enfin que sous la soutane du prêtre battait, plein d’élan, le cœur du citoyen. Un grand nombre d’habitants, de braves militaires de la garnison ont fait preuve, en ces tristes circonstances,de beaucoup de courage et de dévouement ; mais nul ne s’est prodigué comme les gamins de Limoges. Deux jours durant on les a vus attelés par douzaines à de lourds tonneaux, qu’ils traînaient en poste sur tous les points où se réveillait quelque foyer mal éteint. Jamais école buissonnière ne trouvera ces vaillants moutards plus alertes, mieux disposés à oublier l’heure de la leçon. Personne n’a péri, personne n’a même été blessé ; un moment on a craint pour quelques déménageurs fourvoyés dans les caves ; fort heureusement il n’a manqué à l’appel que quelques hectolitres de vin. La journée du 16 a été marquée par l’arrivée (à 3h20) des pompiers de Châteauroux (2ème détachement), d’Argenton et de Saint-Marcel qui ont passé la nuit autour de l’immense fournaise, surveillant ses approches, prêts à combattre au moindre danger. Ce jour-là encore monsieur le maire, qui s’est constamment montré, nous sommes heureux de l’écrire, au niveau de la situation, fit afficher un avis par lequel il offrait aux citoyens sans asile un logement provisoire dans les bâtiments municipaux. Personne ne se présenta. L’esprit de solidarité qui distingua toujours la population de Limoges s’était réveillé dans toute sa force : on s’empressait autour des victimes ; nous pourrions même citer des familles qui, oubliant d’anciennes discordes, se rapprochèrent spontanément. Le soir, tous les incendiés se trouvèrent hébergés sans avoir eu besoinde recourir à la sollicitude administrative. Le train de 7 heures 37 amena de Bourges un détachement d’artillerie envoyé pour déblayer les rues labourées par le feu. En six jours ils ont accompli leur tâche, rendue très laborieuse par la chaleur insupportable qu’ils étaient forcés d’endurer. | Cliquez sur l'image afin de l'agrandir | ( document en dépôt aux Archives Municipales.) | Les pompiers de Périgueux, de Châteauroux, d’Argenton et de Saint-Marcel sont repartis le 17. Les circonstances ne permettaient aucune manifestation publique de gratitude à leur égard ; mais, qu’ils le sachent bien, ces braves gens qui sans hésiter ont tout quitté pour venir à nous, qui se sont montrés si prodigues d’eux-mêmes pour aider leurs camarades de Limoges à circonscrire le désastre, entre eux et notre cité il y a dette de cœur ; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, le malheur frappait un jour à leur porte, ils verraient comment les Limogéens savent se souvenir. A la première nouvelle du sinistre, l’Empereur voulut accourir, comme il l’avait fait à Lyon et à Angers dans des circonstances identiques ; mais retenu par les devoirs de l’hospitalité, il confia à monsieur le comte Reille, l’un de ses aides de camp, la noble mission de venir le représenter. Monsieur Reille arriva à Limoges dans la nuit du 16 au 17 ; il visita les ruines, conféra avec les autorités, qui firent apposer un placard annonçant une distribution de secours pour l’après-midi. Monsieur le comte Reille procéda lui-même à cette distribution : installé dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, il demandait simplement à chaque incendié qui se présentait : combien êtes-vous dans la famille ? – Quatre.- Voilà cent francs.- Combien ? – Trois. – Voilà soixante, quatre-vingts francs. En quelques heures il distribua ainsi une vingtaine de mille francs ; personne ne se retira les mains vides. Deux pauvres incendiées, la mère et la fille, reçurent séparément une soixantaine de francs chacune. Ces braves femmes, s’étant aperçues de l’erreur, s’empressèrent de rapporter la somme qui pesait à leur conscience. On est heureux d’avoir à citer de pareils traits : dans la situation ils témoignent d’une rare délicatesse de sentiments. La France entière, en apprenant l’incendie de Limoges, s’émut de pitié comme elle n’avait eu qu’un seul cœur. Tout un quartier détruit, cinq ou six cent familles ruinées, peut-être sans asile ! C’en fut assez pour exciter la fibre généreuse dans un pays où la fraternité humaine a jeté de si profondes racines. Partout on ouvrit des listes de souscription ; en peu de jours elles furent couvertes de signatures. Le chiffre totaldes sommes ainsi recueillies s’est élevé à près de 650.000 francs. Une commission , composée de MM. Léon Petit, H. Barbou, Léon Delor, Fournier, Dumas, Fressinaud, Nassans, Brigueil, E. Pouyat, Vandermarcq, Grellet, les abbés Pinaut et Blondet, d’Héralde, Cantillon de Lacouture, P. Boucheron, J. Nadaud, Bardinet aîné, fut chargée par monsieur le maire de s’enquérir des dommages éprouvés, afin d’y porter le plus prompt soulagement. Ces honorables citoyens se sont acquittés de la tâche délicate qui leur était confiée avec le zèle prudent, le dévouement éclairé qu’on pouvait attendre d’eux. Malheureusement il est des pertes irréparables, et, quoi qu’on fasse en faveur des commerçants lésés, l’événement du 15 août a tari pour longtemps la source de leur prospérité(7) Le premier jour où il fut possible de parcourir le quartier des Arènes, nous traversâmes, non sans émotion, ces rues naguère encore si pleines de mouvement et de bruit ; tout y était croulant, calciné, frappé de mort. Quelques pans de murs lézardés, huit ou dix cheminées droites comme des obélisques oubliés par le temps, étaient seules debout. En dépit du témoignage de nos yeux, nous avions peine à comprendre qu’il n’eût fallu que quelques heures pour amonceler tant de ruines. De tous côtés d’immenses brasiers cachés sous la cendre achevaient sourdement de se consumer (8) En sortant de ce qui fut la rue du Bélier, notre pied heurta une plaque de tôle ; nous la ramassâmes, et, après l’avoir essuyée, nous lûmes : rue des Arènes. C’était tout ce qui restait de cette rue ! (9). Quelques jours plus tôt elle comptait trente maisons d’honnête apparence, cent ménages, quarante-sept patentés. Les rues Saut-de-Bœuf et du Cheval-Blanc présentaient le hideux tableau de masures noires, éventrées, béantes du haut en bas, à demi-dévorées. Les rues du Bélier, du Chaperon, du Petit-Paris et Neuve du Cheval-Blanc nous rappelaient ces villes de la Campanie que le Vésuve couvrit jadis d’un manteau de cendres tellement lourd qu’il fallut dix-huit siècles d’oubli avant qu’on songeât à le soulever. Place des Fossés, nous cherchâmes la maison, si pleine pour nous de souvenirs, où nous avions grandi au soleil des plus saintes affectations, où nous avions fermé les yeux à des êtres toujours regrettés. Elle avait disparu… En présence d’une catastrophe aussi douloureuse que celle dont nous achevons le récit, l’opinion publique, rarement juste au premier moment, s’est montrée plutôt carthaginoise que romaine (10)pour monsieur le capitaine des pompiers ; nous savons tout ce qui a été dit, quelles récriminations ont été formulées ; nous n’avons mission de parler ni pour ni contre ; mais en jugeant les faits sans passion et avec les sentiments d’équité qui doivent toujours inspirer l’écrivain, nous pensons sincèrement que monsieur le capitaine Regnault a fait son devoir ; seulement, et comme simple citoyen, nous prendrons la liberté de formuler les vœux suivants : Que l’effectif de la compagnies des sapeurs-pompiers, évidemment insuffisant, soit porté au double de son chiffre actuel ;Que le matériel des pompes, augmenté s’il le faut, fréquemment passé en revue, soit entretenu avec le plus grand soin ; Que de nouveaux réservoirs soient créés, que tous soient pourvus d’appareils hydrauliques dispensant les hommes de descendre dans le bassin, et qu’une double clé soit déposé chez le propriétaire le plus voisin de chaque prise d’eau ; ( 11 ) Que les jours de fête, surtout, un piquet de vingt-cinq hommes, prêts à marcher au premier cri, soit consigné au dépôt central. Plusieurs villes du Nord possèdent, à côté de leurs pompiers une compagnie d’auxiliaires, chargés exclusivement du sauvetage. Nous voudrions que Limoges fût dotée d’une pareille institution, et nous sommes certain qu’au premier appel deux ou trois cents citoyens, des plus honorablement posés, seraient jaloux d’en faire partie.Plus que toute autre ville, notre vieux Limoges, avec ses ruelles tortueuses, se hautes cages en bois, a besoin de veiller à sa sûreté. Pour lui, trop de précautions n’est peut-être pas encore assez. D’ancienne date, on l’a vu, le feu est son plus implacable ennemi, sans cesse il le menace ; chassé sur un point, il reparaît bientôt sur un autre, jamais il ne s’avoue vaincu. Le jour où nous aurons fait tout ce qu’il est humainement possible de faire pour échapper à ses atteintes, où le moindre incendie trouvera rapidement à qui parler, ce jour là seulement nous pourrons nous endormir en répétant l’ancienne devise de nos pères : DIEUS : GART : LA : VILA E : S : MARSALS : LA : GENS
NOTES :
( 1 )Note Jean-Marc Lafaye : il avait fait très beau au mois de Mai, trop même, car les prairies avaient beaucoup souffert de la sécheresse. A partir du 31, des orages alternés de pluies se prolongèrent pendant tout le mois de Juin et une partie de Juillet. Mais à partir du 20 de ce mois, les températures s’échelonnèrent entre 24 et 31 degrés. « Aussi - rapporte le chroniqueur - la blonde Cérès, harcelée par le blond Phébus, rechignait fort à mettre la faucille aux moissons, des moissons superbes pourtant ! » La pluie ne reparut que le 19 août. (1 bis)Note Jean-Marc Lafaye : D’autre part les secours « perturbés » par les festivités n’interviendront efficacement qu’une quarantaine de minutes après le début de l’incendie. A cela s’ajoutent l’étroitesse des rues et les fortes pentes qui caractérisaient ce quartier. ( 2 )Note Henri Ducourtieux : Sa superficie était d’environ 1050 m2. Comme toutes les îles, et par une réminiscence de l’époque féodale, elle tirait son nom du principal propriétaire qui l’habitait. ( 3 )Note Henri Ducourtieux : Rue des Quatres-Chemins ( P. Beaupeyrat) un kiosque a été brûlé par les flammèches. A 15 kilomètres au sud-est de Limoges, le 17, on a ramassé des débris de tissus, des fragments de papier à demi-consumés. ( 4 )Note Jean-Marc Lafaye : Cet incendie avait eu lieu dans la nuit du 6 au 7 mai 1861, rues Haut-Lansecot et du Cheval-Blanc : en quelques heures une dizaine de maisons furent brûlées, causant une perte matérielle de plus de 200.000 francs. ( 5 )Note Jean-Marc Lafaye : La maison de Voyon que nous avions juste évoquée dans la suite 1, était une maison bâtie qu’en partie en granit ( et comportait donc des pans de bois) dans le style néo-grec de la Renaissance (1564 d’après l’abbé Leclerc). Sa façade principale était pourvue d’une double rangée de pilastres cannelés, au nombre de dix à chaque étage. Ceux du premier étaient couronnés de chapiteaux corinthiens, ceux du rez-de-chaussée de chapiteaux ioniques. .. Une corniche ornée de fines moulures marquait la séparation des deux ordres. Des vitraux assez remarquables, ayant pour thème les saisons par figures allégoriques la décoraient. Selon l’abbé Leclerc, « l’été est une femme robuste, vêtue d’étoffes brillantes comme les jours qu ‘elle rappelle. Le corsage entrouvert à la suite d’une course, le faucon sur le poing, elle s’est assise à l’ombre des grands chênes. Elle s’appuie sur une tortue, vivante emblème du cours du soleil en ces jours fortunés…etc. ». Bien qu’épargnée par l’incendie, elle fut démolie pour la percée de la rue Daret. (7)Note Jean-Marc Lafaye : Quartier Adrien Dubouché actuel dont nombre de maisons existaient à l’époque.( 7 )Note Henri Ducourtieux : Fin 1864, 427.000 francs avaient été déjà distribués. ( 8 )Note Henri Ducourtieux : Six semaines après l’incendie, et malgré l’activité du déblaiement, on trouvait encore du feu en une vingtaine d’endroits. Les pompiers bivouaquèrent à l’entour jusqu’au 2 septembre. ( 9 )Note Jean-Marc Lafaye : Extrait du Courrier du Centre du 9 novembre 1864 : « Depuis quelques jours Limoges compte un musée de plus ; musée bizarre, et qui vous inspire autant de frayeur que de curiosité. » « Depuis le 16 août, M. Lagrange, débitant de tabac, sur la place Dauphine (Denis-Dussoubs), l’a composé pièce à pièce en fouillant les cendres chaudes et les ruines qui brûlaient encore. Il en ouvre la porte à tout le monde, et quand on a passé une heure avec lui dans ce musée de l’incendie, on oublie les cinq étages qu’il a fallu monter et qu’il faudra descendre. » En effet ce commerçant avait réuni quantité d’objets transformés par l’intensité du brasier : bouteilles, porcelaines, métal…etc. (10 )Note Henri Ducourtieux : Carthage crucifiait ses généraux vaincus. Rome plus habile, les félicitait au besoin « de n’avoir pas désespéré du salut de la république » ( 11 ) (11)Note de Jean-Marc Lafaye : Emplacements des réservoirs à incendie de la villeà l’époque du désastre : Etangs d’Aigoulène ( couverts depuis 1819,) place de la Motte, 400 m3. Par un système de soupapes ( rue des Prisons – rue du Clocher – rue Gondinet ) de nombreusesruespouvaient être en principe desservis. Grâce à un système de barrages on pouvait conduire l’eau dans tous les quartiers sud. - Lavo Lavoir des Bains-Chinois, rueBanc-Léger , (Aquarium actuel), alimenté par la fontaine d’Aigoulène ;48,48 m3.Ce réservoir se trouvait placé dans le mur de la rampe de la place Haute-Vienne avec un raccordement en cuivre destiné à remplir les tonneaux de pompe. Bassin de l’Evêché, dans les bâtiments de l’Evêché,alimenté par la fontaine St Martial ; 30 m3. Ce bassin, par des tuyaux alimentait les jets d’eau du jardin de l’Evêché, ainsi que tout le quartier du Pont St Etienne. Réservoir du Collège, boulevard du Collège (Georges Périn) ; 50 m3. Ce réservoir alimentait aussi le quartier des Tanneries. Château d’eau, Boulevard de la Pyramide (Boulevard Carnot), On peut toujours en voir un élément inclus dans les grilles de la Banque de France.Alimenté par la fontaine des Fantaisies . Réservoir d’Orsay, place du Champ-de-Foire ; Alimenté par la fontaine d’Aigoulène ; 120 m3. Bassin de la Préfecture, rue des Prisons ; alimenté par la fontaine d’Aigoulène ; 18 m3. Bassin de la rue du Collège, alimentée par la fontaine des Fantaisies ; 16,55 m3. Il alimentait la fontaine de la rue Puy Vieille Monnaie avec raccordement en cuivre destiné au remplissage des tonneaux. La rue Puy Vieille Monnaie disparut dans la démolition du quartier du Verdurier au début du 20ème siècle. Elle est recouverte par la rue Jean Jaurès.
Date de création : 03/05/2007 - 03:00
Dernière modification : 18/09/2007 - 19:23
Catégorie : Articles
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