A Lire dans mon sofa … la collection qui construit une géographie littéraire en Limousin.
Le Docteur Herbeau de Jules Sandeau (1811-1883)
Années 1820. Saint-Léonard, un gros bourg au cœur du Limousin, est le cadre d’un récit d’amour impossible. Aristide Herbeau, médecin de province, résistera-t-il aux charmes balzaciens de sa belle patiente, Louise ? Comment ne pas éveiller la méfiance de Riquemont, son époux, le rustre châtelain, éleveur de chevaux limousins ?
Passion dévorante, jalousie, faux-semblants et hypocrisie, Jules Sandeau manie magnifiquement l’ironie pour animer ses personnages, véritables marionnettes d’un théâtre où se donnent les us et mœurs d’une bourgeoisie de province étriquée.
Cette satire malicieuse de la vie provinciale – ainsi que de la médecine – prend le contre-pied de l’écriture romantique des années 1830. Un refuge pour Jules Sandeau qui, à 19 ans, aima passionnément George Sand et partagea ses premiers émois d’écrivain ? Un refuge pour celui qui subit alors l’ombre écrasante de Balzac ?
Ce roman publié pour la première fois en 1841 mérite une redécouverte.
Le Docteur Herbeau, une comédie politique ? Lecture… par Philippe Grandcoing, professeur en classes préparatoires au lycée Gay-Lussac (Limoges). Historien, spécialiste du XIXe siècle.
Né à Aubusson en Creuse, l’écrivain Jules Sandeau (1811-1883) a souvent été relégué au seul statut d’amant de George Sand qui lui doit son nom de plume. Ses contemporains ont toujours reconnu les qualités indéniables du romancier, adepte d’un style classique, comme le montrent les succès publics du parodique Docteur Herbeau et de Mademoiselle de la Seiglière.
Le Docteur Herbeau… Un roman à clé à relire.
Saint-Léonard-de-Noblat et le Limousin à travers l’écriture de Jules Sandeau, un auteur qui ne fut pas seulement l’amant de George Sand…
Publié en 1841, Le Docteur Herbeau participe d’un patrimoine littéraire national méconnu. L’auteur, Jules Sandeau, au cœur d’un mouvement romantique, dans ses déclinaisons pittoresques, mélodramatiques ou sociales, a construit une œuvre décalée, volontairement référencée à l’écriture classique. D’aucuns soulignent le caractère désuet de ses écrits. Pourtant l’auteur a bénéficié d’un succès populaire en son temps et Les Ardents Éditeurs ont souhaité rééditer un de ses romans les plus célèbres, Le Docteur Herbeau, devenu inaccessible pour le grand public.
Cette œuvre s’inscrit-elle dans une géographie littéraire attachée au Limousin ? Aubussonnais de naissance, Jules Sandeau (1811-1883) contribue, à travers nombre de ses récits, à faire du Limousin et particulièrement de la Creuse un réceptacle de figures paysagères chères au romantisme social. Contrairement à ce qui est communément admis, les œuvres de Jules Sandeau ne reposent pas uniquement sur les lieux creusois qu’il affectionne particulièrement. L’action du Docteur Herbeau ne se déroule pas en Creuse mais à Saint-Léonard-de-Noblat en Haute-Vienne. Ce détail peut-il ouvrir de nouvelles perspectives de lecture d’un roman qui, en apparence, accessoirise les lieux mais qui, en réalité, fait de ce territoire limousin le cadre inamovible d’une société et de personnalités ironiquement dépeintes ?
Saint-Léonard, gros bourg d’un peu moins de 6000 habitants en 1830, date à laquelle est censée s’achever l’histoire, est le cadre d’un récit d’amour impossible. De manière récurrente, la critique implicite sur les us et mœurs d’une bourgeoisie de province se distille, à l’instar de l’homéopathie, introduite au cœur du roman en dose infinitésimale… mais néanmoins ravageuse, et marquée par les préjugés de l’époque.
Les Ardents Éditeurs proposent de redécouvrir l’écriture authentique d’un auteur longtemps relégué au seul statut d’amant de George Sand. En effet, c’est en 1830 que le jeune Sandeau, alors âgé de 19 ans, rencontre Aurore Dupin, épouse Dudevant. La passion amoureuse et la complicité intellectuelle conduisent les deux écrivains à une collaboration littéraire qui prend forme avec la parution de La Prima donna signée Jules Sand, pseudonyme des deux auteurs. Après leur rupture en 1832, Jules Sandeau autorise Aurore à conserver la signature de Jules Sand. Celle-ci, en accord avec son éditeur, adopte finalement le pseudonyme de George Sand pour la parution d’Indiana.
Une lecture savante du Docteur Herbeau peut parfois agacer tant l’œuvre fourmille de références littéraires : La Fontaine, Molière, Corneille, Shakespeare, Chénier, Mme de Staël entre autres. Mais on peut s’interroger sur la nécessité pour Jules Sandeau de souligner les traits parodiques de cet anti-héros romantique, Aristide (un prénom grec évoquant l’épopée !), pris au piège de ses sentiments.
Considéré comme un auteur de romans sentimentaux, Jules Sandeau réalise avec Le Docteur Herbeau une œuvre qui dépasse le simple cadre de « berquinades » pour explorer les labyrinthes des romans à clefs. L’auteur se joue de ses personnages, sans consistance et sans réalité apparentes, véritables marionnettes ou pantins sortis du « panier aux chiffons » et évoluant dans un cadre et un décor évoquant le Limousin. Cette région est aussi prétexte à caricaturer certains de ses personnages, tels Riquemont, dépeint avec « ses moustaches rousses et hérissées comme l’enveloppe d’une châtaigne » et « son cœur de granit », ou bien Herbeau, tel un « brin d’herbe » s’inscrivant dans ses « sentiers verts du Limousin ». Sandeau, à la recherche d’éléments identitaires, s’est-il amusé des fêtes anecdotiques qui animaient périodiquement la ville de Saint-Léonard, la quintaine ou bien la course de la bague ? Comme dans son roman, cette fête oppose des rivaux masculins ; pour chacun d’entre eux, l’obligation était de posséder un cheval ; finalement l’élu devient roi de la fête sur fond de théâtre installé sur le pont de Noblat ? La corneille apparaissant dans la cuisine de madame Herbeau est-elle une allusion à celles connues pour habiter le clocher de la collégiale de la ville ? Les « porcelaines du cru » à la table du docteur nous rappellent également les manufactures installées à Saint-Léonard à l’époque du récit et expédiant leurs productions vers Paris. Quant au personnage du gendarme Canon, est-il un clin d’œil aux manufactures de poudre à canon qui faisaient encore la renommée de la ville au début du XIXe siècle ? L’apparition au cours du roman de la célèbre artiste parisienne madame Saqui, acrobate et danseuse de corde, finit de nous convaincre que Sandeau nous convie au « théâtre des délassements comiques », au spectacle de la « parfaite illusion ».
Et si finalement l’on s’amusait à redécouvrir la figure cryptée du célèbre chimiste natif de Saint-Léonard : Louis-Joseph Gay-Lussac (1778-1850) dans ce « conte humoristique » ? Le roman est ponctué de références à la vie, à la carrière politique et aux découvertes du scientifique. Entre autres, les travaux sur les phénomènes atmosphériques, les ascensions en ballon, les poudres à canon ou l’acide prussique sont autant d’étincelles dans le déroulement de l’intrigue. Avec une même malice, l’auteur semble esquisser, à travers le personnage du britannique Lord Flamborough, qui passe son temps à pêcher ou à boire les vins du docteur Herbeau, un portrait du célèbre scientifique Humphry Davy (1778-1829), grand rival de Gay-Lussac, et auteur notamment d’un Traité de pêche à la ligne et d’un Traité sur l’art de fabriquer le vin et de distiller les eaux-de-vie (publiés en France en 1819 et 1825)… Gay-Lussac n’est-il pas lui-même l’auteur d’un alcoomètre qui porte son nom et ne se fit-il pas remarquer pour ses prises de position sur la falsification des vins ?
Mais au-delà de la présence récurrente et ironique du célèbre savant qui pourrait suffire à en justifier la localisation du roman à Saint-Léonard-de-Noblat, Jules Sandeau nous parle aussi de lui-même. La figure de George Sand est évoquée à travers la jument Colette (nom du cheval sur lequel la romancière montait). Mais une autre personnalité transparaît. Mme K***, décrite comme « la femme poète de Limoges » ne peut être que Caroline Marbouty (1803-1890), femme de lettres, proche (amie ? Amante ?) un temps de Jules Sandeau. Cette personnalité méconnue, à la vie mouvementée, est célèbre pour son voyage en Italie en 1836 avec Honoré de Balzac durant lequel elle resta déguisée en homme. Cette écrivaine, d’origine limousine, peut constituer la clef des liens entre Sandeau et Balzac. Ce dernier lui dédia La Grenadière et la fit apparaître sous les traits de Dinah dans La Muse du département (1843).
Une étude plus approfondie du Docteur Herbeau (publié dans la Revue des Deux Mondes à partir du 15 octobre 1841) s’avérerait utile pour confirmer les correspondances très fortes entre cette œuvre et Le Curé de Village de Balzac (publié dès 1839 sous la forme d’un feuilleton et dont la deuxième partie se déroule non loin de Saint-Léonard). Sandeau semble s’inspirer du roman de Balzac et tire du personnage balzacien du docteur Roubaud un des fils conducteurs de son Docteur Herbeau. Les Ardents Éditeurs, à partir de cette approche d’un roman oublié de Jules Sandeau, propose de reconsidérer le champs d’études du Curé de village de Balzac et notamment en tentant de démasquer des personnalités éventuellement présentes en arrière-plan comme celles du savant Gay-Lussac, de Caroline Marbouty ou peut-être de celle de Jules Sandeau, secrétaire un temps de Balzac. Et si Sandeau contribue à nous livrer certaines clefs du Curé de village, il semble inscrire également en filigrane dans Le Docteur Herbeau, l’ombre d’Alexandre Dumas. Les nombreuses citations d’animaux en tout genre (tel le becfigue !) qui animent le récit du Docteur Herbeau peuvent notamment s’inscrire dans une référence au novateur Capitaine Pamphile (1840) d’Alexandre Dumas.
Le Curé de Village d’Honoré de Balzac peut-il faire figure d’élément déclencheur d’une littérature attachée au Limousin dans le deuxième tiers du XIXe siècle ? Il est amusant de constater qu’un autre parcours s’ébauche en direction d’Alexandre Dumas. L’influence du feuilletoniste à succès rode en effet dans Les Souterrains de Limoges, que Les Ardents Éditeurs ont publié en 2007 et attribué à Auguste Maquet, son employé et disciple !
Une voie est ainsi ouverte aux curieux et aux chercheurs, pour retisser les fils de ces romans à clefs, énigmes littéraires en terres limousines.
Chloé Conant, Jean-Marc Ferrer et Pierre Julien pour Les Ardents Éditeurs.
Chloé Conant est maître de conférence en littérature comparée à l’Université de Limoges.
Jean-Marc Ferrer, historien, est directeur éditorial pour Les Ardents Éditeurs.
Pierre Julien est co-fondateur des Ardents Editeurs.
Présentation de l’ouvrage
Le Docteur Herbeau est un ouvrage bénéficiant du soutien de :
L’État – ministère de la culture et de la communication- DRAC du Limousin,
Le Conseil Régional du Limousin avec l’aide du Centre régional du Livre en Limousin- ALCOL.
Caractéristiques de l’ouvrage :
Format : 16 x 22 cm.
224 pages.
ISBN 978-2-917032-01-5
Prix de vente public : 20 €
(A lire dans mon sofa)
Les Ardents Éditeurs
BP 30 128
87004 Limoges Cedex
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